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Fichiers et couleur

Passer un document en CMJN dans Illustrator sans casser les couleurs

Publié le Mis à jour le 8 minutes de lecture

Convertir un document en CMJN n'est pas un réglage, c'est une perte que l'on choisit. Le mode se change par Fichier > Mode colorimétrique du document, mais l'opération convertit tout d'un coup : les verts saturés et les bleus électriques sortent de l'espace quadri et perdent visiblement en éclat. La méthode consiste à prévisualiser la dérive avant de valider, avec le profil du papier réellement prévu, puis à reprendre à la main les quelques teintes qui ont vraiment bougé.

Étape 1 : vérifier dans quel mode le document est réellement

Le mode colorimétrique se lit dans la barre de titre du document, à côté du nom du fichier et du taux d'affichage : Illustrator y écrit RVB ou CMJN. C'est le contrôle de cinq secondes à faire en ouvrant un fichier reçu d'un tiers, avant même de regarder la composition. Le réglage lui-même se change par Fichier > Mode colorimétrique du document, qui propose Couleurs CMJN et Couleurs RVB.

Une précision qui règle beaucoup de malentendus : le mode du document décrit l'espace de travail des objets vectoriels créés dans Illustrator, pas celui des images importées. Un document déclaré en CMJN peut parfaitement contenir une photo liée restée en RVB, et rien à l'écran ne le signale. Ces images se convertissent en amont, dans le logiciel de retouche, ou à l'export du PDF via le profil de sortie. Le mode du document ne les touche pas.

Deuxième précision : la conversion recalcule la définition de chaque couleur du fichier, et elle est irréversible dans les faits. Repasser en RVB ensuite ne restitue jamais les teintes d'origine, l'information perdue n'existant plus. Travaillez sur une copie et gardez le fichier RVB de départ si le même visuel doit aussi servir en numérique. Les valeurs de préparation attendues par un atelier figurent dans nos questions fréquentes sur la préparation des fichiers.

Contrôle des teintes sur les bandes de couleur CMJN d'une feuille imprimée

Étape 2 : choisir le profil de destination avant de convertir quoi que ce soit

CMJN n'est pas un espace unique. Quatre encres sur du couché brillant à 300 g/m² et les mêmes quatre encres sur du non couché à 120 g/m² ne donnent pas les mêmes couleurs : le papier n'absorbe pas pareil et l'encrage admissible diffère. Le profil ICC de destination décrit cette différence, et convertir sans l'avoir choisi revient à convertir vers un papier au hasard.

Deux repères pour l'Europe. Sur papier couché, la référence courante est le profil correspondant à Fogra39, diffusé sous le nom ISO Coated v2, dont l'encrage total maximal est de 330 pour cent ; il en existe une variante limitée à 300 pour cent, utilisée notamment en offset rotative. Sur papier non couché, le profil change complètement, les couleurs y sont sensiblement moins denses et l'encrage admissible plus bas. Le bon réflexe n'est pas de deviner : le profil se demande à l'atelier en même temps que le devis, comme le grammage et le papier, sujet développé sur notre page papiers, grammages et formats.

Dans Illustrator, l'espace de travail CMJN se règle dans la boîte des paramètres colorimétriques, accessible depuis le menu Édition, et le profil attaché au document se change par Édition > Attribuer un profil. La nuance entre les deux compte : attribuer réinterprète les valeurs existantes sans les modifier, convertir modifie les valeurs pour conserver l'apparence. Sur un fichier d'impression, c'est la conversion qui est attendue.

Étape 3 : prévisualiser la dérive avant de valider la conversion

C'est l'étape que presque personne ne fait, et c'est elle qui change le résultat. Illustrator sait afficher un document RVB tel qu'il sortira une fois converti, sans rien modifier : le format d'épreuve se choisit par Affichage > Format d'épreuve, où l'on sélectionne le profil de destination retenu à l'étape précédente, puis l'épreuve s'active et se désactive par Affichage > Couleurs d'épreuve. L'affichage bascule alors dans la simulation, et le basculement peut se faire dix fois de suite pour comparer.

Ce que vous voyez est une simulation, avec les limites d'un écran non calibré : elle donne la direction et l'ampleur de la dérive, pas la teinte exacte, et c'est déjà l'essentiel. Trois familles bougent systématiquement : les verts francs et lumineux, qui grisent ; les bleus électriques et les cyans purs, qui virent vers un bleu plus sourd et plus violacé ; les orangés et les rouges très saturés, qui s'assombrissent. Les teintes rabattues, gris, beiges, bruns et pastels, ne bougent presque pas.

Notez les cinq à dix couleurs qui perdent le plus, celles où l'écart saute aux yeux : ce sont les seules à reprendre. Sur un document courant, la conversion automatique est acceptable sur la large majorité des teintes, et l'arbitrage porte sur le reste.

Étape 4 : convertir, puis reprendre à la main les teintes qui ont dérivé

La conversion du document entier passe par le mode colorimétrique du document. Pour ne convertir qu'une partie du fichier, sélectionnez les objets concernés et utilisez le sous-menu Édition > Modifier les couleurs, qui contient une commande de conversion en CMJN, une de conversion en RVB et une de conversion en niveaux de gris. Cette approche par sélection est utile quand un fichier mélange des éléments déjà propres et des éléments récupérés ailleurs.

Vient le vrai travail, une demi-heure sur une maquette normale. Reprenez vos cinq à dix couleurs et redéfinissez-les à la main. La règle : ne cherchez pas à retrouver la couleur RVB, elle n'existe pas en quadri, cherchez la meilleure couleur possible dans l'espace disponible. Sur un vert qui a grisé, remontez le jaune et descendez le magenta plutôt que d'augmenter le cyan ; sur un bleu terne, supprimez le jaune parasite introduit par la conversion, quelques points suffisent à salir une teinte.

Comportement des principales familles de couleurs au passage en CMJN et arbitrage à retenir. Les écarts décrits sont ceux constatés en épreuve écran sur un profil couché européen, ils s'accentuent sur papier non couché.
Type de couleur Comportement à la conversion Ce qu'il faut faire
Verts saturés et lumineux Perte d'éclat marquée, la teinte grise et s'assombrit, c'est la famille qui souffre le plus Redéfinir à la main en privilégiant le jaune et en limitant le magenta, ou accepter un vert plus profond et l'assumer sur toute la charte
Bleus électriques, cyans purs Virage vers un bleu plus sourd, souvent légèrement violacé, avec apparition de jaune parasite Ramener le jaune à zéro ou presque, et envisager un ton direct si le bleu est la couleur d'identité de la marque
Orangés et rouges très saturés Assombrissement, la couleur devient plus terreuse que vive Reconstruire avec un magenta plus haut et un noir nul, sans jamais chercher à compenser par du noir
Gris, beiges, bruns, pastels Dérive faible à nulle, ces teintes sont dans l'espace quadri Rien à reprendre, sauf sur un gris neutre à contrôler en composition pour éviter une dominante
Couleur de charte, Pantone ou valeur imposée Variable selon la teinte, mais la conversion automatique donne rarement la valeur officielle Utiliser l'équivalent quadri fourni par la charte, ou passer en ton direct, jamais la valeur calculée par le logiciel
Noirs et gris foncés Un noir RVB pur devient un noir composé de quatre encres, ce qui n'est pas toujours souhaitable Contrôler chaque noir après conversion et arbitrer entre 100 K et noir riche selon la taille de l'élément

Dernier point de méthode : redéfinissez ces couleurs dans le nuancier, en nuances globales, et non objet par objet. Une nuance globale se modifie une fois et met à jour tous les objets qui l'utilisent, ce qui vous permet d'ajuster une teinte après épreuve sans reprendre la maquette. C'est aussi ce qui évite de se retrouver avec quinze variantes d'un même bleu à un point près, situation classique après une conversion suivie de retouches à l'aveugle.

Vos couleurs de marque ne sortent jamais deux fois pareil d'un tirage à l'autre. L'audit gratuit des coûts d'impression reprend vos douze derniers mois et identifie ce qui vient du fichier, du papier ou du choix de l'atelier, avec le coût des reprises que cela génère.

Étape 5 : traiter les couleurs de charte à part du reste

Une couleur de charte n'est pas une couleur comme les autres, parce que ce n'est pas votre écran qui juge du résultat mais la personne qui a la carte de visite de l'an dernier sous les yeux. Trois situations, trois réponses.

La charte donne une valeur CMJN officielle. Saisissez-la telle quelle et ne convertissez jamais la version RVB : cette valeur a été validée sur épreuve, celle que le logiciel calcule ne l'a pas été.

La charte ne donne qu'une référence de ton direct. Deux voies. Soit le tirage supporte un ton direct, et vous déclarez la couleur comme telle dans le nuancier avec sa référence exacte : c'est la seule façon d'obtenir la teinte juste, et cela ajoute un passage machine, donc un calage, en offset. Soit le budget impose la quadrichromie, et vous prenez l'équivalent quadri publié par l'éditeur du nuancier plutôt qu'une conversion maison. Certaines teintes, orangés fluorescents, bleus reflex, quelques verts, n'ont pas d'équivalent quadri acceptable : mieux vaut le dire avant le tirage qu'après.

La charte ne donne rien du tout, ce qui arrive souvent. Fixez la valeur CMJN une bonne fois, faites-la valider sur une épreuve imprimée, et écrivez-la dans le document de charte : elle devient la référence des tirages suivants et la question ne se repose plus à chaque commande.

Étape 6 : contrôler les noirs, 100 K ou noir riche

Il existe deux noirs en quadrichromie, et les confondre produit deux défauts opposés, tous les deux visibles.

Le noir 100 K est composé de la seule encre noire : C0 M0 J0 N100. Sur un petit élément il est parfait. Sur un grand aplat, il rend gris, légèrement délavé, parce qu'une seule couche d'encre ne couvre pas complètement la fibre du papier. L'effet est particulièrement net sur du couché mat et sur du non couché.

Le noir riche ajoute du cyan, du magenta et du jaune sous le noir pour densifier l'aplat. Les formules courantes tournent autour de C40 M30 J30 N100 ou C60 M40 J40 N100, avec une contrainte absolue : la somme des quatre valeurs doit rester sous la limite d'encrage du profil, soit 330 pour cent sur un couché européen standard, et sensiblement moins sur non couché. Au-delà, l'encre ne sèche pas, elle maculle sur la feuille suivante et l'atelier refuse le fichier. La formule exacte se demande à l'imprimeur, parce qu'elle dépend du papier et de la presse.

Le point qui coûte le plus cher : un texte fin en noir riche est un défaut de repérage garanti. Un texte composé en noir riche s'imprime en quatre passages d'encre qui doivent se superposer au centième de millimètre. Sur une presse offset, le repérage est excellent mais jamais parfait, et la moindre dérive fait apparaître un liseré cyan d'un côté du jambage et un liseré magenta de l'autre. Sur un aplat de 10 cm, ce liseré est invisible. Sur un caractère de 8 points, il rend le texte flou et sale, et c'est irrattrapable après tirage.

La règle de décision est simple. Texte, filets fins, petits caractères, mentions légales : noir 100 K seul, toujours. Grands aplats, fonds noirs, blocs de couleur pleine : noir riche. La zone grise se situe autour d'un titre en très gros corps et en gras, où le noir riche passe sans risque. Illustrator propose par ailleurs une commande de surimpression du noir, dans le sous-menu Édition > Modifier les couleurs, qui applique la surimpression aux objets noirs au-delà d'un pourcentage donné : elle est utile, mais elle se règle en accord avec l'atelier, dont le processus applique souvent déjà sa propre politique de surimpression du noir.

Quand il vaut mieux ne pas convertir soi-même

Il existe des cas où la meilleure conversion est celle que vous ne faites pas. Trois situations.

Vous ne connaissez pas encore le papier. Tant que le support n'est pas arrêté, le profil de destination n'existe pas. Convertir vers un profil couché un fichier qui partira finalement sur un bouffant à 100 g/m² produit des couleurs deux fois converties, et la seconde conversion part déjà d'un fichier appauvri. Dans ce cas, laissez le document tel quel, exportez en PDF/X-4 avec le profil que l'atelier vous indiquera, et laissez la conversion se faire une seule fois, au bon endroit. Le mécanisme est décrit dans notre article sur l'export d'un PDF/X-4 depuis Illustrator, réglage par réglage.

Le même fichier sert sur plusieurs supports très différents. Une identité déclinée en offset, en numérique, en sérigraphie textile et en grand format n'a pas un CMJN unique, et convertir une fois pour toutes vers un profil offset handicape tous les autres procédés. Conservez un fichier maître et sortez une déclinaison par condition d'impression.

L'atelier dispose d'un profil maison et vous le demande. Beaucoup d'imprimeries travaillent avec un profil calibré sur leur presse et leur papier, plus précis qu'un profil standard. Quand c'est le cas, l'atelier préfère recevoir un fichier propre et non converti plutôt qu'un fichier déjà passé par un profil générique, qu'il devra reconvertir. La question à poser au moment du devis tient en une phrase : est-ce que je vous envoie converti, et si oui avec quel profil. Cette question fait partie des éléments à cadrer dans un brief de devis d'impression.

À l'inverse, convertissez vous-même dès que la couleur est un enjeu de marque : personne d'autre que vous ne saura si le vert obtenu est acceptable. Une conversion faite par un tiers est techniquement correcte et esthétiquement aveugle.

Un fichier converti proprement, avec le bon profil et les noirs arbitrés, entre en fabrication sans passer par la case reprise de prépresse et sans le second bon à tirer qui décale une livraison de plusieurs jours. Le temps passé à reprendre dix couleurs se rattrape dès le premier tirage, et il se rattrape à nouveau sur chaque réimpression puisque le fichier est bon une fois pour toutes.

À retenir

Une conversion en CMJN est une perte, et le seul choix qui vous appartient est de décider où elle tombe. Prévisualisez avec le profil du papier réellement prévu, laissez la conversion automatique gérer les quatre-vingts pour cent de teintes qui ne bougent pas, et reprenez à la main les verts saturés, les bleus électriques et les couleurs de charte. Les noirs se traitent à part : noir riche sous 330 pour cent d'encrage sur les grands aplats, noir 100 K seul dès qu'il s'agit de texte. La limite de la règle : tant que le papier n'est pas arrêté, mieux vaut ne pas convertir du tout.

Faire contrôler la colorimétrie avant un tirage

Nous vérifions le profil, les couleurs de charte, l'encrage total et le traitement des noirs avant transmission à l'atelier, et nous vous disons ce qui va bouger sur le papier prévu. Un chiffrage vous parvient sous 24 heures ouvrées, contrôle du fichier compris.

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